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    Le spectre des années 1930 pèse sur la vie politique française. Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon seraient bien inspirés de s’en souvenir : à afficher sans cesse leurs divisions, ils risquent de contribuer à la catastrophe démocratique qui menace. Sans se renier, une autre voie s’offre pourtant à eux : se mettre d’accord au moins sur une refondation démocratique et enclencher ensemble une dynamique dans le pays.

     

    C’est peu dire que le spectre des années 1930 pèse sur la vie publique française. Quand la grande crise économique planétaire a commencé en 2007, la comparaison a commencé à s’imposer dans les esprits. Mais voici qu’elle trouve aujourd’hui une pertinence politique. Le pays assiste, impuissant et médusé, à une histoire pathétique qui semble bégayer : la gauche est incapable de surmonter ses divisions et ses détestations recuites, au moment même où l’extrême droite semble aux portes du pouvoir et où le pays est menacé d’une catastrophe démocratique.

     

    Il faut bien sûr se défier de convoquer l’Histoire pour juger des temps présents, car du début des années 1930 à aujourd’hui, il y a des différences notables. Il ne faut donc s’y résoudre qu’avec d’infinies précautions. Pour une raison majeure : le stalinisme est au début des années 30 à son apogée, et impose avec violence à la gauche européenne une division sans précédent.

     

    C’est à l’époque la célèbre et détestable « troisième période » de l’Internationale communiste – que Léon Trotski (1879-1940) baptise, en titre d'une brochure, la « troisième période d’erreurs de l’Internationale communiste ». À l’instigation de son chef, le Bulgare Dimitrov (1882-1949) qui obéit fidèlement aux directives de Staline (1878-1953), la IIIe Internationale donne instruction à tous les partis communistes européens de se lancer, à partir de 1927 et jusqu’en 1934-1935, dans une politique dite « classe contre classe », aux termes de laquelle les socialistes sont désignés comme les premiers ennemis. Ils ne sont plus des « sociaux-démocrates » : ils sont qualifiés, au choix, de « sociaux-traîtres » ou de « sociaux-fascistes ».

     

    En France, sous l’impulsion de Maurice Thorez (1900-1964), le Parti communiste se lance donc à corps perdu dans cette politique, et invite ses militants à « plumer la volaille socialiste ». L’orientation est d’autant plus suicidaire que l’extrême droite est de plus en plus menaçante, comme le révéleront les émeutes du 6 février 1934.

     

     

     

    En Allemagne, le très puissant Parti communiste dirigé par Ernst Thälmann (1886-1944) applique avec encore plus d’aveuglement et de sectarisme les consignes absurdes du Komintern : il stigmatise avec violence le SPD, au moment même où Hitler commence à avoir une influence croissante. Dans un livre formidable qui marquera plusieurs générations de militants de gauche, Sans patrie ni frontières, le jeune communiste Jan Valtin (1905-1951), qui deviendra ultérieurement un agent soviétique, racontera comment, membre du service d’ordre du Parti communiste à Hambourg, il avait été convié à participer à des attaques de réunions du SPD, en association avec des groupes liés aux jeunesses hitlériennes.

     

    Ces coups de main abominables sont d’ailleurs à l’époque assumés par la direction du Parti communiste allemand, selon lequel le nazisme est sans doute un passage obligé avant le communisme. « Après Hitler, Thälmann », scandent les staliniens allemands dans les manifestations publiques.

     

    Et on sait à quoi cette folie a conduit : le Parti communiste allemand a préparé les conditions politiques de la victoire de Hitler et a préféré son propre suicide à un appel à l’unité des rangs de la gauche, pour déjouer le danger hitlérien.

     

    Avec cette époque, il est donc difficile de trouver aujourd'hui de nombreux points de comparaison. Le Mur s’est effondré, et le stalinisme a été renvoyé dans les poubelles de l’Histoire, avec le cortège de crimes et d’abominations qu’il a engendrés. Mais ces événements tumultueux et dramatiques portent quelques enseignements majeurs, qu’il serait irresponsable de balayer d’un revers de main. Des enseignements que l’on peut résumer par quelques questions : quand la démocratie est menacée, quand le pays est sous le danger d’une catastrophe historique, la première des urgences, la seule, n’est-elle pas de la conjurer ? Est-il encore temps de barguigner sur les différences programmatiques qui opposent tel parti de gauche à tel autre, plutôt que de tout mettre en œuvre pour faire barrage aux dangers qui se profilent ?

     

    C’est évidemment la leçon de ces années 30 : seul un front commun du Parti communiste allemand et du SPD aurait été de nature à faire barrage à Hitler. Et cette leçon garde de nos jours une très forte actualité : si la gauche française dans ses différentes composantes ne parvient pas à s’accorder, si Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon, qui en sont actuellement les figures de proue, ne parviennent pas à s'entendre, le danger Le Pen ne pourra peut-être pas être écarté. Et la République pourrait alors être menacée.

     

    Il faut, certes, entendre les objections de Jean-Luc Mélenchon et celles de ses partisans de la France insoumise. En résumé, ce quinquennat socialiste qui s’achève a été une duperie et a grandement contribué à faire monter la colère dans le pays, y compris la colère protestataire radicale, qui a installé progressivement le Front national aux portes du pouvoir. Par la politique économique et sociale très inégalitaire qu’il a conduite, par la politique sécuritaire très ancrée à droite, le pouvoir socialiste est le premier responsable de cette dangereuse poussée de l’extrême droite. Et Benoît Hamon, lui-même, n’a pas toujours été le frondeur socialiste qu’il prétend être aujourd’hui : en d’autres temps, pas très reculés, il a été un ministre très coopératif et discipliné d’un gouvernement néolibéral, et a même passé alliance, comme Arnaud Montebourg, avec Manuel Valls quand ce dernier a été désigné premier ministre par François Hollande.

     

    Dans le même registre, il est tout aussi indiscutable qu’il existe entre les deux courants principaux de la gauche des différences majeures, à commencer par l’Europe, et d’autres plus mineures (comme le revenu universel d’existence…) mais qui sont sérieuses. Tout cela est exact.

     

     

     

    Mettre « notre peuple dans la confidence »

     

    Mais la question majeure reste entière : si d’aventure la catastrophe démocratique devait se produire, si Marine Le Pen devait être portée à l’Élysée en mai 2017, c’est à cette aune-là que l’Histoire jugerait tous les dirigeants politiques français. Et Jean-Luc Mélenchon ne pourrait lui-même éluder sa propre responsabilité : aura-t-il tout tenté pour rassembler toutes les énergies dans le pays, pour enclencher une dynamique d’espoir afin d’écarter ce danger ?

     

    C’est cette interpellation précieuse que porte l’appel que Mediapart, Libération et Regards ont lancée conjointement en faveur d’un débat entre le leader socialiste et celui de la France insoumise, appel que l’on peut consulter ici : “Pourquoi nous voulons un débat public Hamon/Mélenchon”.

     

    Dans la mise en scène des désaccords qui opposent Jean-Luc Mélenchon à Benoît Hamon, il y a un premier aspect surprenant : c’est la manière dont les choses se sont dénouées. Tout s’est déroulé de manière confidentielle, presque cachée, comme si le « peuple de gauche », ou ce qu’il en reste, n’avait pas besoin d’en être informé, comme le rappelle à juste titre cet appel de nos trois journaux : « Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon seront donc tous les deux candidats à la présidentielle “jusqu’au bout”. C’est ce qui a été acté lors d’un dîner entre les deux hommes vendredi soir, dans un restaurant chilien du quartier Ménilmontant, à Paris. Dîner tenu secret et à huis clos, et dont l’existence a été révélée par un collaborateur du site culturel Diacritik qui se trouvait là par hasard. Les entourages ont dû confirmer puis les deux candidats commenter en quelques phrases lapidaires l’impossibilité d’une fusion des candidatures et d’une union de la gauche. »

     

     

     

    Tout cela fait très vieille politique, style IIIe République. Comme par contraste, les célèbres mises en garde du grand républicain Marc Bloch (1886-1944), au lendemain d’une autre catastrophe démocratique, reviennent en mémoire. Parlant, dans son célèbre essai L’Étrange Défaite (le livre peut être téléchargé ici), écrit au lendemain de la débâcle de juin 1940, de la tâche des dirigeants qui reconstruiront la République, il avait eu cette formule : « Nous les supplions seulement d’éviter la sécheresse des régimes qui, par rancune ou orgueil, prétendent dominer les foules, sans les instruire ni communier avec elles. Notre peuple mérite qu’on se fie à lui et qu’on le mette dans la confidence. »

     

    Pas d’orgueil donc – il est des dirigeants à gauche qui n’en manquent pas ! –, ni de rancune : la défense de la République face au danger Le Pen mérite assurément, aujourd’hui encore, que l’on mette « notre peuple (…) dans la confidence ».

     

    C’est d’autant plus possible que chacun peut s’y résoudre sans se renier, sans donner le sentiment au pays de se lancer dans de dérisoires ou obscures combinaisons politiques. Là encore, on entend bien l’objection des partisans de Jean-Luc Mélenchon. Après avoir préparé depuis de si longs mois un programme en rupture avec la politique économique et sociale de ce quinquennat, la France insoumise ne se discréditerait-elle pas en se lançant, quelques semaines à peine avant l’élection présentielle, dans des négociations avec le candidat socialiste, qui s’apparenteraient à une détestable petite tambouille politicienne ?

     

    Ce n’est pourtant pas de cela qu’il s’agit, car un sursaut est possible. Sans que quiconque n’abandonne ses projets ni ses ambitions. C’est ce que dit aussi l’appel de nos trois journaux : « Un point notamment nous semble devoir faire l’objet d’une discussion : celui de la réforme institutionnelle dans une démocratie à bout de souffle. Assemblée constituante voulue par le candidat Mélenchon ; changement de République et de système de représentation politique chez le candidat Hamon : n’y a-t-il pas là un socle commun à partir duquel, justement, se redéfiniront les politiques à mettre en œuvre ? »

     

    En somme, sans renoncer ni l’un ni l’autre à leur candidature, sans renoncer à défendre chacun leur projet, qui n’est pas le même, les deux candidats de gauche pourraient se mettre d’accord sur une seule mesure : quel que soit le vainqueur accédant à l’Élysée, confier les pouvoirs à une assemblée constituante, ou à une assemblée rénovée – qu’importe le vocable choisi. Se mettre d’accord pour redonner la parole au peuple, et aux élus de la nation. Parier en somme sur la force de la démocratie, contre le danger lepéniste. Parier sur la démocratie et faire front ensemble contre l’extrême droite. S’afficher ensemble et, du même coup, enclencher une dynamique.

     

     

     

    Faute de cela, que va-t-il se passer ? À gauche, chacun le pressent et le craint. Jean-Luc Mélenchon sait pertinemment qu’il n’a aucune chance de gagner seul – et son principal allié qu’est le Parti communiste ne manque pas de le lui rappeler, même si c’est avec des arrière-pensées. Et Benoît Hamon sait qu’il en va de même pour lui, même s’il multiplie les déclarations publiques (de mauvaise foi) pour dire le contraire et tenter d’accréditer l’idée qu’il peut être élu.

     

    Mais les deux candidats savent exactement à quoi s’en tenir : les choix politiques qu’ils ont faits peuvent les conduire à une élimination dès le premier tour de l’élection présidentielle. Avec un choix mortifère au second tour pour les citoyens dont les convictions sont restées envers et contre tout à gauche : départager Macron/Le Pen ou Fillon/Le Pen.

     

    Dans cette hypothèse, Jean-Luc Mélenchon pourrait alors certes se réjouir de ne pas avoir entaché la pureté cristalline de son programme ni conclu d'accord sur un coin de table avec un Parti socialiste qui n'a pas changé dans ses profondeurs, puisqu'il veut investir Myriam El Khomri comme candidate aux législatives à Paris, celle-là même qui a donné son nom à la réforme la plus controversée de ce quinquennat. Même défait, Benoît Hamon pourrait de son côté se réjouir d'aborder le prochain congrès socialiste dans des conditions favorables. Il n'empêche ! Bien des citoyens pourraient à bon droit en ressentir une forte amertume et estimer que ces intérêts de boutique ou ces hubris personnelles sont bien dérisoires au regard de la gravité des événements.

     

     

     

    Au-delà de l'appel de nos trois journaux, c'est cette interpellation qui commence à se faire jour, dans beaucoup de cercles démocratiques, politiques ou intellectuels. Un exemple parmi de très nombreux autres, ce tweet de l'écrivain Patrick Chamoiseau que l'on peut consulter ci-contre, dont l'apostrophe vaut comme une solennelle mise en garde : « La radicalité sans démarche solidaire n'est qu'une vanité. La démarche solidaire sans radicalité s'en va au gouffre de la continuité. »

     

    Alors, si telle était bel et bien la configuration politique française, si la gauche dans ses deux principales composantes était éliminée à l'issue du premier tour, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon n’en seraient-ils pas en partie responsables ? Pour l’heure, ils prennent l’un et l’autre le risque de la défaite, dans des conditions historiquement très graves. Et ils s’exposent à la critique que le même Marc Bloch adressait aux élites françaises qui n’avaient pas voulu se dresser contre la débâcle française, depuis longtemps prévisible, en faisant ce terrible constat : « Le pis est que nos adversaires n’y furent pas pour grand-chose. »

     

    S’ils le voulaient, une autre voie est pourtant possible. Sans doute est-ce bien tard, mais ils ont le pouvoir d’enclencher une dynamique dans le pays.

     

     

     


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